Ministre, député… Que faire de Thomas Piketty, auteur du « Capital au XXIe siècle » ?

Sweden Piketty

Thomas Piketty est l’auteur du best-seller d’économie « Le Capital au XXIe siècle ». Ce pavé de 970 pages met en relief les inégalités dans le monde et apporte quelques propositions pour y remédier. Si Thomas Piketty est déjà proche du PS, pourrait-il trouver un poste en politique à la hauteur de ses ambitions ? Mon analyse reprise par l’Obs.

Impossible de passer à côté : « Le Capital au XXIe siècle » de Thomas Piketty est l’un des best-sellers de cette année 2014. En tête des ventes dans sa catégorie sur Amazon pendant des semaines, nouveaux tirages commandés par l’éditeur ; le livre est un franc succès.

Piketty n’y est pas étranger – le Français assure le show autour du monde pour promouvoir le livre et ses thèses. Bloomberg ira jusqu’à dénoncer – non sans ironie – la « pikettymania » qui fait rage. Les plus sceptiques diront que la plupart des thèses développées dans l’ouvrage ne sont pas nouvelles ; l’aréopage de Piketty accueille plutôt positivement cet ouvrage qui vaut pour le Français un succès nouveau outre Atlantique.

La 4e partie du livre fait débat

Ce qui fait certainement moins l’unanimité dans « Le Capital » de Piketty : sa quatrième partie. Dans cette dernière, Piketty dessine les solutions qu’il préconise face aux constats et problèmes développés dans les 600 précédentes pages. Le rendement du capital est supérieur à celui du travail et son accumulation empêche une redistribution plus juste ?

Qu’à cela ne tienne – renouant avec une certaine tradition anglo-saxonne du début du XXe siècle, Piketty propose en substance d’accroître la pression fiscale sur le capital.

Théoriquement, une taxation de la rente de l’ordre d’un tiers permettrait de brider la logique exponentielle et consanguine de la croissance du patrimoine. Plus réaliste, Piketty prescrit des taux de l’ordre de 10 % et ce dans le monde entier : seul le caractère international de cet impôt promet son efficacité afin d’éviter la concurrence fiscale. Dans la foulée émergerait ipso facto le référencement du capital – au même titre que les revenus du travail.

Piketty ne s’en cache pas

Défendre ses idées, Thomas Piketty en a envie.

Lorsqu’on lui demande sur quoi il travaille désormais, il ne s’en cache plus – il veut s’engager davantage en politique. Peser dans le débat.

L’impôt mondial sur le capital n’arrivera pas d’une impulsion divine et le professeur sait bien qu’il va devoir mouiller la chemise s‘il veut espérer voir un jour sa solution inscrite sur l’agenda politique.

Il dénonce discrètement mais sûrement le gouvernement 

Piketty n’est pas un novice en la matière. Engagé en tant que conseiller personnel de Ségolène Royal lors de la présidentielle de 2007 et proche du PS, il avait appelé à voter Hollande en 2012.

Depuis, on l’entend à discrétion s’exprimer contre l’inexpérience du gouvernement et il ne cache pas sa déception face aux socialistes au pouvoir. En substance, comment un parti ayant passé 10 années à essayer de reconquérir le pouvoir peut-il être aussi mal préparé à gouverner ? Où est la boîte à idées, où est le projet ?

Piketty dénonce l’improvisation permanente qui peut faire illusion d’ordinaire mais ne peut se substituer aux réformes et idées nécessaires en temps de crise.

Hollande l’a déçu

Sa dernière rupture avec le gouvernement : la réforme fiscale.

Thomas Piketty et Camille Landais sont déçus. Le projet qu’ils portent à bout de bras depuis des années aura eu besoin pour qu’on l’évoque enfin, d’une tentative désespérée d’un premier ministre sur le déclin pour récupérer un peu d’air – tentative qui se heurtera à l’immobilisme du staff de Bercy.

En coulisse, Piketty et Landais sont consultés mais ils ne donneront pas suite longtemps – personne n’en veut vraiment. Trop compliqués, les Français ne sont soi-disant pas prêts. L’exception française, probablement. Depuis le chant du cygne de Jean-Marc Ayrault, nous n’en entendrons plus parler. Ni de la première, ni du second.

D’autres s’y sont cassés les dents

Actuellement Piketty se lit dans Libération. L’économiste y tient une chronique, généralement sur la répartition du capital. Une manière pour lui d’habituer l’opinion à ces problématiques avant une politisation plus officielle ?

L’idée fait son chemin – reste à trouver le momentum.

Certes le professeur a le vent en poupe depuis le carton du « Capital au XXIe siècle » mais le risque de volte-face est important. D’autres avant lui s’y sont cassé les dents ; l’économiste qui se politise en prônant des solutions en marge de la doxa prend le risque d’être marginalisé.

Jacques Sapir ou Emmanuel Todd par exemple, plutôt engagés à gauche de la gauche, sont régulièrement accusés de fricoter avec la bête immonde par la classe médiatico-politique lorsqu’ils se font trop bruyants. Probablement en bonne position pour prétendre au sacro-saint prix Nobel d’économie, Piketty ne peut se risquer d’exploser en vol d’ici là.

Se présenter à des élections ? 

Reste à savoir quel poste briguer.

Au niveau national, Piketty a-t-il ses chances ? Son dernier ouvrage a suscité des louanges de tout bord – mais surtout en dehors du territoire. Sorti beaucoup plus tôt en France, « Le Capital » de Piketty circulait essentiellement dans les milieux initiés et n’était certainement pas un best-seller à emporter sur les plages cet été.

La popularité de Piketty chez les Français reste modeste, et se heurter au scrutin universel semble risqué.

Les bénéfices seraient pourtant énormes – Piketty sera perçu comme un technocrate dès qu’il annoncera son entrée en politique. Un succès électoral pourra faire taire les sceptiques et lui accorder un bien meilleur écho populaire.

Le pari n’est pas perdu d’avance : feu Olivier Ferrand, regretté président du think tank Terra Nova mort en 2012, venait d’être élu député sous l’étiquette socialiste. Lui aussi était un quadra technocrate dont on peut clairement remettre en question la popularité. Olivier Ferrand était évidemment apprécié par ses pairs notamment, en tant que personne comme pour son talent et son travail. Reste qu’à l’image du think tank qu’il présidait, son cœur de cible n’était certainement pas les tranches démographiques les plus prolétaires.

Trop fonceur pour être ministre

Difficile de faire autrement – on imagine mal Thomas Piketty briguer un poste à Bercy. Non pas qu’il n’en ait pas les capacités, loin de là. Jamais notre président ou Premier ministre n’ira s’aventurer sur ce terrain – Emmanuel Macron est un choix tellement plus Medef-compatible.

À Bercy, les ajustements se font à la marge – Piketty veut renverser la table. Sans marge de manœuvre, le poste ne vaut rien. L’épisode de la réforme fiscale raconté plus haut en est l’exemple canonique.

Au mieux, Hollande pourrait lui proposer de présider un groupe de travail ou lui commander un rapport – très improbable au demeurant. Piketty ne pourra que refuser – il sait qu’il s’agirait de capitaliser sur son image et que le travail sera vite enterré.

Surtout, ces rapports existent déjà : « Le Capital » évidemment, mais sur un plan moins théorique et plus proche des problématiques franco-françaises, « Pour une révolution fiscale » est disponible gratuitement sur son site internet, à côté d’un outil de simulation documenté et accessible au plus grand nombre.

Député européen ? Un mandat inutile 

Le discours politique de Piketty est ambitieux et il est certain qu’un mandat national réduira sensiblement son champ d’action. Bien qu’ayant un accent à porter une marinière, Piketty est parfaitement bilingue et son profil international n’est plus à démontrer. Il a étudié au Royaume-Uni et travaillé aux États-Unis, où l’écho de son récent ouvrage est le plus massif.

Ses solutions ne peuvent fonctionner que si celles-ci sont appliquées à un niveau au moins européen.

Briguer la députation européenne aurait certes les avantages du suffrage déjà avancés, mais le faible pouvoir de proposition du Parlement de Strasbourg rendrait son mandat inutile.

La Commission européenne est une meilleure option – déjà envisagée récemment d’ailleurs. Mi-juin, le député PS Nicolas Bays appelait de ses vœux la candidature française de l’économiste au poste de commissaire des finances. Les nominations étant désormais terminées, on peut lui espérer dans le meilleur des cas un poste de conseiller spécial dans le cadre d’une mission a l’initiative de la Commission. Ou à plus long terme, attendre 2020 …

Difficile de croire que l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Luxembourg laisserait faire.

Et pourquoi pas au FMI ?

À l’échelle mondiale, seule une nomination au FMI semble réellement envisageable. La France y est bien représentée – on pensera évidemment à Christine Lagarde ou Dominique Strauss-Kahn, mais aussi à l’économiste en chef Olivier Blanchard.

Depuis les accords de Bretton Woods, la Banque mondiale reste généralement sous contrôle américain alors que la direction du FMI est tacitement accordée aux Européens.

Bien évidemment, le déclin de ces deux puissances face aux économies émergentes remet sans cesse ce dogme en question – tout comme les déboires judiciaires des deux précédents directeurs de l’institution – ce qui ne faciliterait pas la tâche du Français à Washington.

Cependant le FMI a récemment distingué le Français : Thomas Piketty fait partie, avec 24 de ses collègues, des économistes qui auront « la plus grande influence dans les années à venir dans la compréhension de l’économie« . Sans nécessairement envisager le mandat de directeur, il pourrait néanmoins prétendre à un poste important au sein de l’institution.

Après le sacrifice des quelques trublions de gauche du gouvernement sur l’autel de l’orthodoxie libérale, ou encore le retrait du médiatique Mélenchon de la présidence du parti de gauche, l’électorat de gauche est orphelin. Ce créneau est à prendre car la gauche pourrait bénéficier d’un nouveau visage auquel s’identifier afin de remobiliser ses troupes. Thomas Piketty sait ce qui lui reste à faire.

L’article sur le site de l’Obs

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