Les prises de conscience sanitaire et écologique ont-elles si peu d’effet sur les réalités économiques ?

Version quelque peu remaniée de mon article pour le magazine Français du Monde spécial environnement à retrouver ici

Au lendemain de la crise financière de 2008, Nicolas Sarkozy, qui avait pourtant mis en place le Grenelle de l’environnement, avait balayé cette question d’un revers de la main : « L’environnement (…) ça commence à bien faire », avait-il déclaré en 2010 lorsque l’économie peinait à redémarrer.

En 2020, Emmanuel Macron n’a rien à lui envier : alors que l’acte 2 de son quinquennat devait marquer un virage vert, notamment avec les conclusions de la convention citoyenne pour le climat, il a déjà laissé planer moults réserves sur les 150 propositions, tuant notamment tout espoir de taxer les dividendes ou les hauts revenus pour enclencher des investissements verts. Pire encore, le plan de relance annoncé en septembre fait l’impasse sur une conditionnalité verte des aides publiques, revenant à subventionner des entreprises polluantes alors même que la transition écologique nécessite une vision plus long terme de transformation de ces industries : la transition écologique nécessite autant un désinvestissement des entreprises et activités polluantes qu’un investissement vers des techniques plus durables. Ces tergiversations entretiennent une confusion erronée mais tenace : l’écologie n’est pas compatible avec l’économie, et la seconde doit être privilégiée sur la première.

C’est que la crise que nous vivons, comme les précédentes va encore faire exploser la dette publique en France pour atteindre les 120% du PIB français – quasiment le double du niveau de 2007 – comme partout ailleurs en Europe (103% cette année alors qu’elle ne représentait que 66% du PIB de la zone euro à la veille de la crise des subprimes).

Pour le moment, ce n’est pas un problème : devant l’ampleur du choc, les 27 n’ont pas eu d’autres choix que de se rendre à l’évidence et l’endettement généré par la crise de la Covid19 a rapidement fait oublier les critères de Maastricht – le déficit à maintenir sous les 3% notamment – jusqu’à fin 2021 au minimum. Cette bonne nouvelle, permettant de débloquer la dépense publique, est-elle un trompe l’oeil qui augure d’une politique d’austérité à venir, ou d’un nouveau paradigme ? 

On nous a dit qu’après la prise de conscience de la crise de la Covid, plus rien ne serait comme avant. Pourtant, la logique actuelle est celle, une fois encore – les crises se suivent et se ressemblent – du sauvetage. Face au manque à gagner et à la baisse du PIB par rapport aux attentes, les ministres des finances jouent les pompiers en inondant l’économie grâce à l’emprunt et en levant la règle d’or, et la Commission Européenne ne leur demande plus de compter l’eau pour éteindre l’incendie. 

« Méfiez-vous des austères qui déjà nous expliquent qu’il va falloir se serrer la ceinture une fois la crise sanitaire passée. »

Cependant, et contrairement aux dépenses d’avenir prévues par le Green Deal Européen, cette nouvelle dette est une dépense pour compenser le manque à gagner et pas un investissement pour l’avenir. A vrai dire, l’esprit du plan de relance européen ne fait aucun doute là-dessus : il s’agit de rattraper la “croissance potentielle”. S’il est surprenant de ne pas y trouver non plus des volets sociaux et sanitaires à la hauteur des enjeux de la crise que nous vivons, le risque est aussi de rater le coche de la transformation de nos économies vers un modèle plus résilient, et de répéter encore plus forts les recettes qui nous ont conduits ici, faisant le lit de la prochaine crise économique, dans un cycle mortifère qui fait que depuis un peu plus de 10 ans, en Europe, les crises se suivent et augmentent en fréquence et en intensité.

Mais cette dette publique est-elle seulement un problème ? Méfiez-vous des austères qui déjà nous expliquent qu’il va falloir se serrer la ceinture une fois la crise sanitaire passée. La donne a changé depuis la logique austéritaire de la règle d’or budgétaire : si partout la dette a augmenté, sa charge n’a jamais, paradoxalement, été aussi basse car avec des taux d’emprunts proches de zéro, voire négatifs, l’état ne paye plus pour s’endetter. Il faut donc sortir de la logique du pansement perpétuel et entrer dans une logique d’investissement dans l’avenir. Mettre en place non seulement les investissements verts nécessaires, mais préparer activement la sortie des activités incompatibles avec une trajectoire climatique soutenable.

A-t-on seulement le choix ? Alors que l’année 2019 a été marquée par une aggravation des effets tangibles du dérèglement climatique (canicules, inondations…), qui n’est sans doute pas pour rien dans l’accélération de la prise de conscience écologique, la pandémie du coronavirus, qui marquera au fer rouge l’humanité, est aussi un signal du dérèglement de nos économies et de notre biodiversité. Elle ne pourrait bien être que la première petite vague du typhon de la crise écologique.

« Il est question d’anticiper les crises plutôt que de les subir – et la période actuelle est malheureusement une illustration riche de nos faiblesses à cet égard. »

La question qu’il faut se poser c’est “quelle est l’alternative ?”. Les anciennes recettes nous ont conduits ici. Temps d’essayer les nouvelles ? Il faut inverser le cycle, et donc étudier les outils qui le permettent. La dette sert-elle le changement ou simplement à réparer les pots cassés ? Théorie monétaire moderne, annulation de la dette publique détenue par la BCE pour financer la transition écologique, économie circulaire, conduire les politiques en prenant en compte de nouveaux indicateurs, tel que le donut économique pour sortir de la logique du “tout-PIB” et du rendement au détriment de la planète et du vivant … Il est question d’anticiper les crises plutôt que de les subir – et la période actuelle est malheureusement une illustration riche de nos faiblesses à cet égard. Rien de ce qui a été gagné ou de ce qui a creusé les dettes n’a pas été pris à la planète. Pour la transition écologique, annuler les dettes, taxer les plus hauts revenus, les patrimoines et les transactions financières, en finir avec la compétition fiscale, c’est rendre à la planète une partie de ce qui lui a été pris. Et rien de ce qui est bon pour l’homme, pour la planète et pour avenir durable ne l’est pas aussi, in fine, pour l’économie.

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